Je marche doucement. En titubant. D’abord, le sol est accidenté. Ensuite, je veille à ne pas troubler le sommeil des milliers de personnes qui reposent sous mes pieds. Sur mon chemin, je lis quelques épitaphes par curiosité. Juste pour voir si, comme toi, certaines personnes ont disparu à la fleur de l’âge.
Il fait un froid terrible ici. Le vent est glacial. J’enfile ma capuche et remonte mon cachez nez. Je me demande si tu as froid aussi.
Te voici enfin. Tout est très propre autour de toi. L’herbe est taillée. Quelqu’un a du passer avant moi. Je peux m’assoir ? Juste sur le bord, je ne serai pas envahissante. Là ! Dieu ce qu’il fait froid ici…
Tu te demandes sans doute pourquoi j’ai mis autant de temps avant de venir te voir. C’est impardonnable je le sais bien mais j’en étais incapable. J’ai essayé de le faire à maintes reprises, me suis même habillée en conséquence parfois…puis je renonçais. C’était encore trop tôt. Tu sais à quel point j’aime bien prendre mon temps.
Maintenant je crois avoir fait le deuil. J’en suis même certaine. Aie ! Une épine. Mais qui a eu cette idée idiote de planter un rosier ici ? Tu aimais les roses toi ? Ce doit sans doute être quelqu’un qui pensait qu’en le faisant il changerait les choses. Te rappellerait parmi nous. Quelle naïveté !
Ah oui au fait ! J’ai quelque chose pour toi. Je ne suis pas venue les mains vides. Le vide ne subsiste plus en moi. Je le crains moins.… Bon regarde plutôt ça ! Tu t’en rappelles ? Tu avais aimé l’idée du tricot. Regarde moi cette écharpe. Attends ! Je vais la nouer autour de cette pierre. C’est l’endroit le plus exposé. Tu as vu comme elle est longue. Elle doit bien faire dans les trois mètres. Tu as vu comme je t’aimais… Non pas que je ne t’aime plus à présent, je parle juste au passé parce que tu n’es plus mais je veux dire que… enfin tu auras compris. Je sais que tu comprends beaucoup de choses, moi y compris ! Je crois bien que je vais la renouer à nouveau. Elle est trop longue. Voilà ! Tu l’aimes ? Non pas moi, elle ! Je sais bien que moi tu ne m’aimes pas, tu ne me l’as que trop bien fait comprendre.
Tu ne peux pas savoir à quel point tu m’as manquée. Si, si je te jure ! Ce n’est pas parce que je ne suis pas venue que je n’ai pas pensé à toi. J’ai beaucoup pensé à toi bien au contraire. J’essayais de réécouter ta voix, de restituer tes phrases, de revoir ton visage. C’est curieux comme j’ai oublié celui-ci. Je n’arrive toujours pas à comprendre pourquoi.
En fait, il y a une infinité d’interrogations qui sont restées sans réponse. Après ton décès je me suis demandée sans relâche : Pourquoi. Pourquoi étais tu parti ? J’avais l’impression que tu avais choisi de le faire. Que tu étais en quelque sorte responsable. Il fallait bien trouver un coupable dans mon malheur, j’ai fini par me convaincre que c’était toi. Dans ma folie je me suis dit que tu étais parti pour me fuir. Que je devenais étouffante, agaçante, trop éprise.
J’aurais du comprendre tes adieux, deviner que ce n’étaient pas de simples au revoir…
Ce doit être rassurant de mourir en sachant que quelqu’un en sera terriblement malheureux voire complètement anéanti. C’est peut-être au prix de ça que l’on peut mourir en paix. Apaisé de savoir que l’on a au moins assez compté aux yeux de quelqu’un. Que notre disparition l’affectera au plus haut point, qu’elle sera synonyme d’abandon.
Tu as du te sentir bien fort à ce moment là. Ta petite personne a du en être flattée. Je te vois sourire. Tu vois je ne me rappelle pas de ton visage mais je n’oublierai jamais ton sourire.
Tu n’es qu’un idiot d’être parti aussi tôt. Nous aurions fait tellement de choses si…d’accord, nous n’aurions rien fait du tout. Parce que je n’ai rien fait pour que nous fassions quoi que ce soit je te l’accorde. Je suis une idiote inutile de me le répéter. On est deux à l’être au moins.
Dieu qu’il fait froid ! C’est trop étroit chez toi, trop glacial. Piètre demeure !
Il m’arrivait de me surprendre à dramatiser la situation avec des questions telles : Est-ce que je pourrai rire à nouveau ? Est-ce que je pourrai aimer un jour ?
Aujourd’hui je ne me tracasse plus autant et tu sais pourquoi ? Parce que j’ai quelques éléments de réponse. Je sais que je n’aimerai plus personne après toi. Que mon amour ne pourra jamais mesurer plus de trois mètres. Oui trois mètres. Ceux de l’écharpe voyons souviens-toi ! Tu dois sans doute rire. Je ris aussi. Tu vois je sais que je peux rire à présent mais plus aimer.
Oh bien sur… un jour je vais me marier. Comme tout le monde. Tout le monde se marie. Est ce que tout le monde s’aime ? J’en suis moins sûre ! Et j’aurai une fille aussi. Une fille à qui j’apprendrai la vie. On ne me l’a jamais apprise à moi tu sais ? On m’a aimé, choyé, adoré, élevé, responsabilisé…mais on ne m’a pas appris la vie. Je l’ai fait toute seule, à coups d’échecs, de déceptions, de rancunes. Mais j’aurais appris.
Je voudrais te présenter quelqu’un. Non ce n’est pas un « bouquin », en tous cas pas n’importe quel « bouquin ». Arrête de rire je suis sérieuse. C’est notre enfant. Il a fallu être deux pour le faire. Tu m’avais presque ordonné de l’écrire avant de partir. Balzac disait qu’il vaut mieux obéir à un homme de talent que de conduire un sot.
Ce livre je l’ai écrit pour toi. Même si je sais que tu ne le liras jamais. Tu étais là, entre les lignes, dans les courbes de chaque lettre. Tu en as inspiré chaque phrase. Chaque mot avait été écrit en pensant très fort à toi. Et si tu étais resté…je n’aurais jamais pensé l’écrire. C’est à croire que l’accomplissement des uns passe inévitablement par le sacrifice des autres.
Lorsque j’y réfléchis, car je t’avoue que je le fais souvent, je me dis que je devrais sans doute remercier Dieu du fait que tu ne m’ais jamais aimé. Non…attends ! Laisse-moi t’expliquer. Je n’aurais jamais aspiré à coucher sur le papier un amour réciproque tu comprends ? Un amour réciproque on le vit, on le partage. Moi je ne le partageais pas avec toi, il m’a donc étouffé. Il fallait que je le divulgue, que je tente de le décrire pour le faire sentir aux autres. Au moins le partager avec des lecteurs puisqu’il est impossible que tu sentes quoique ce soit.
Quoique…Je te le laisse ici. Peut-être que tu arriveras à le lire par quelques miracles. Je te sais assez curieux pour cela. Tiens je le mets là. Il voulait connaître son père…
J’ai changé tu sais. Non, pas ma coupe de cheveux ! Regarde, j’enlève ma capuche ! Je les garde longs à présent ; Je trouve que ça fait plus « artiste dans le vent ». J’ai totalement changé de look. Je mets des tenues folles, des sacs multicolores, des bijoux inextricables, je lâche mes cheveux, les boucle parfois. Je suis peut-être heureuse. Oui, sans toi ! Moi aussi ça me surprend. Je pensais que mon salut passerait inévitablement par toi, je m’étais trompée…N’étais tu pas simple mortel ? Je crois en avoir eu la preuve irréfutable. Tu es aussi fragile et vulnérable que moi.
Tu sais. Si un jour j’ai cette fille dont je rêve et à qui j’apprendrai la vie, je lui apprendrai aussi, comme tu l’as fait pour moi, l’amour constructif et c’est avec fierté que je lui parlerai de l’homme que tu étais, que j’ai aimé; Elle pensera que c’est de son père qu’il s’agit. Je lui répondrai comme disait Vincent que lorsqu’on aime assez quelqu’un on ne l’épouse pas.
Bon, je crois que…Quoi ? Ah ça ! Ça te surprend hein ? Une chaine autour du cou. Oui je sais que je n’en portais jamais mais je viens de te dire que j’ai changé. A présent je garde cette perle tout le temps. Souvenir de ma grand-mère. Elle me rappelle que j’ai été au moins une perle pour quelqu’un. Elle me rassure au fait.
J’aurais aimé être la tienne… comme tu as longtemps été la mienne.
Maintenant, je dois y aller ! Je me lève pour te laisser à nouveau en paix. Ça m’a fait plaisir de te parler. Tu m’avais terriblement manquée.