Merci Citadelle !
La plume
Son hésitation face au miroir ne dura que le temps de quelques instants. Elle se résolut à fermer les volets de la pièce déjà assombrie par les journées courtes d’hiver et le temps tumultueux et s’empara de la bougie qu’elle tenait allumée depuis l’aube.
Recréer la même ambiance… sans quoi tu me perdras à jamais, chaque bruit, chaque soupir, chaque image, chaque objet, exactement comme la première fois…
Elle rapprocha la bougie du miroir et la déposa timidement sur la coiffeuse. Le miroir demeurait obscur, sans vie pour ainsi dire. Le reflet de son image lui-même lui paraissait irrél.
Elle se dirigea ensuite vers la grande armoire de sa chambre à coucher, l’ouvrit, huma l’épaisse odeur de naphtaline qui s’en dégageait et en retira son costume.
« Tu le porteras pour moi tu m’entends ? Uniquement pour moi ! C’est ce qu’on porte dans les plus grands cabarets de Paris, dès que je l’ai vu j’ai pensé à toi, je savais qu’il t’irait comme un gant, ta chevelure rousse sur ces plumes blanches, tu y seras angélique ! Hein ma poule ? »
« Ne m’appelle plus jamais comme ça, c’est dégradant ! »
Il partait d’un grand rire à chaque fois qu’elle lui rétorquait de la sorte avec virulence : « Y a-t-il plus grande dégradation que celle d’être une catin ma poule ? C’est peut-être les plumes qui m’ont inspiré ce petit surnom et je l’aime bien ! Donc je t’appellerai ainsi ! »
Ce qu’il pouvait être bête ce Francis, ou François ou Frank… bref ce français, elle ne se rappelle même plus de son nom. Il payait bien certes mais il cultivait un certain nombre de rituels agaçants, tel ce costume ridicule qu’il l’obligeait à mettre. Elle déposa ce dernier sur le grand lit et en arracha une plume. Elle le contempla par la suite perplexe : « Si je fais ça à chaque fois je risque bientôt de ne plus rien y laisser, je devrais essayer moins souvent »
Elle déposa la plume près de la bougie et appela Kabouya, après quelques secondes de silence le chat finit par s’approcher prudemment de la porte de la chambre et se mit à la griffer nerveusement. Zoubida lui ouvrit et le pris soudain dans ces bras.
« Viens là petit félin ! »
Le chat sentit quelque chose de dangereux dans cette étreinte. Zoubida se mit pourtant à le caresser rêveusement, les yeux fixés sur le miroir, le regard hagard, ses doigts filaient le long des poils du chat avec une douceur extrême, elle fredonnait entre ses dents un petit air à peine perceptible. Au fur et à mesure qu’elle caressait le chat celui-ci miaulait avec une rage de plus en plus aigue. Zoubida accéléra la cadence du mouvement de ses doigts, elle les enfonçait à présent dans la peau de l’animal avec une brutalité inouïe. La bête criant de douleur se débattait rageusement et finit par échapper à la vielle mais n’entendait pas la quitter avant de s’être vengé d’elle. Il lui sauta au coup et la griffa avec une force telle que le tapis fut bientôt taché de plusieurs gouttes éparses de sang. Zoubida afficha un sourire triomphant, elle se débarrassa de kabouya et referma la porte. Elle tenait d’une main ferme sa blessure et s’empressa de regagner la coiffeuse. Elle déposa quelques gouttes de sang sur la surface lisse du meuble et s’empara de la plume. Il n’y avait sans doute pas assez de sang…tant pis elle essaierait quand même. Elle trempa l’extrémité de la plume dans une goutte, approcha la bougie du miroir pour l’éclairer et y inscrivit un symbole singulier. Le miroir demeurait muet, mutisme insupportable et angoissant. Son reflet n’était plus irréel, il était horrifiant.
Elle se coucha sur son lit, les lettres y étaient restées, telles qu’elle les avait éparpillées lorsqu’elle était entrée dans la chambre. A présent, elle s’amusait à les tacher du sang resté sur ses mains. Les photos sur les murs faisaient défiler devant ses yeux des scènes d’amour, des scènes de haine, gants de velours, tenues de scène…
Dehors la pluie redoublait d’intensité. Un bruit sourd se fit entendre puis…la foudre. La bougie s’éteignit brusquement et le miroir s’illumina d’une lumière aveuglante le temps d’un instant. Zoubida se leva hâtivement pour regagner la coiffeuse…
Au suivant comme disait Brel !
